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Résister avec un « pique-nique de l’extrême » en cuisinant une daurade au lait de tigresse

2 juin 2022 · par Pierrick de Salvert · Gastronomie · RTT

La Cuisine Sens Dessus Dessous se fout bien de mes angoisses. Elle est là comme un pingouin hagard qui me regarde quand j’ouvre mon frigo. Elle passe son temps à jouer, à étaler du jus de poulet sur un livre de recettes ou à danser dans le vent comme un gratte-ciel d’assiettes sales.

Elle profite de mon inattention pour interchanger les étiquettes des boîtes de légumes secs ou pour mélanger les poêles avec les saladiers. Parfois j’ai même l’impression qu’elle me manipule, qu’elle fait exprès de s’enrouler autour de moi jusqu’à ce que le carrelage devienne collant et que de la mousse se forme à la surface de la friteuse. Dans ces moments-là, piqué dans mon ego, je peux vraiment être tyrannique et intraitable. Je me souviens d’avoir carrément foutu La Cuisine Sens Dessus Dessous à la porte de mon restaurant, un matin de janvier, avec ses affaires dans un sac poubelle.

Elle est revenue bien sûr. Je l’ai retrouvée, une semaine plus tard, minuscule, roulée en boule dans un vieux reste de crème de marron, elle m’a regardé moqueuse, puis s’est changée en odeur de chou trop cuit, et a disparu entre les mailles de mon pull.

Ce ne sont là que des menus désagréments, après tout rien ne m’a obligé à cueillir La Cuisine Sens Dessus Dessous. Et puis il faut croire que j’y trouve mon compte, car je suis toujours là, devant mon plan de travail, à inventer des recettes pendant que La Cuisine Sens Dessus Dessous bat la mesure ou se roule sur le plafond comme un ange défoncé au crack, ou s’étend devant moi comme une cité pleine de mystères avec des perspectives odorantes et des néons cataleptiques.

L’autre jour, elle m’a emmené faire un pique-nique dans une zone industrielle. La Cuisine Sens Dessus Dessous avait revêtu sa queue de sirène et le nez d’Anne-Sophie Pic. Elle a étendu sur le toit d’une vieille bagnole une toile cirée à petits carreaux rouges et blancs. Elle a tiré une grosse glacière qu’elle a posé sur le capot. On s’est installé sur le toit de la bagnole pour casser la croûte. Il faisait beau, on avait bu pas mal de vin blanc et on réussissait à être assez content de notre connerie. Elle s’éclatait à prendre des poses de bimbo tandis que le soleil couchant jouait à Pac-Man dans ses écailles.

Et voilà ce qu’il arriva : une daurade au lait de tigresse !