Pourquoi avez-vous choisi le racisme comme thématique de votre dernier album ?
J’ai moi-même été victime de racisme et j’avais besoin d’en savoir plus sur cette problématique. Parce que je voulais comprendre comment on pouvait s’en sortir. Ce qui était important pour moi c’était de m’extirper de cette position. Et de comprendre que j’avais une part de responsabilité là-dedans et donc que je pouvais agir, en lisant, en essayant de déconstruire les mécanismes.
Est-ce qu’il y a eu un déclic particulier ?
Oui, les attentats de Charlie Hebdo. Pendant la manifestation, les gens m’ont regardé comme si j’avais l’intention de faire quelque chose de mal. Ça m’a mis très en colère, pendant longtemps. A côté de ça, j’ai fait une psychanalyse pour essayer de comprendre pourquoi j’étais tout le temps à cran. Et j’ai pu savoir d’où venait cette colère. J’ai donc décidé de faire un livre là-dessus.
Combien de temps avez-vous mis à créer cette BD ?
J’ai pris un an pour l’écrire, et un an pour la réaliser. C’est une période où j’ai énormément travaillé. Car j’ai un autre métier à côté. Je suis médiateur. Ça consiste à patrouiller dans le centre-ville pour voir si tout va bien.
Est-ce que vous avez une anecdote particulière à nous raconter sur la création de la BD ?
Mon fils est né à ce moment-là, c’est une jolie anecdote (rires). Et il est en lien avec mon livre. Quand on a appris que ma femme était enceinte, mon oncle Nacer m’a dit : « Sois intelligent, pense à l’avenir de ton fils et ne lui donne pas un prénom arabe. » Ça m’a mis très en colère qu’il me dise ça. C’est-à-dire qu’il avait emmagasiné et accepté le fait que porter un prénom arabe pouvait être préjudiciable dans la vie de mon gamin. C’est vrai, si tu raisonnes à partir d’aujourd’hui, seulement, le futur, on ne le devine pas. Et c’est vrai, aussi si tu raisonnes de la sorte. A ce moment-là, j’ai compris que le racisme, nous baignons tous dedans, à différents degrés. Et parfois nous véhiculons des stéréotypes sans même nous en rendre compte. C’est en ça que le livre est important, pour faire comprendre cela au plus grand nombre. Et à vous aussi, car on est tous responsables. Mais attention, « responsable » ne veut pas dire coupable ! Ça veut simplement dire que tu as le pouvoir d’agir et que ce n’est pas parce que ça se passe de cette manière dans notre société actuelle, qu’il en sera de même dans dix ans. Tout dépend si tu agis ou pas. Finalement j’ai appelé mon fils Nour, « lumière » en arabe.
Mais comment agir quand on n’a pas d’influence ?
Mais bien sûr que vous avez de l’influence ! Ne serait-ce que par votre manière de penser. Si vous comprenez la mécanique de pensée du racisme, vous pouvez le désamorcer. Vous êtes aussi des individus de cette société, vous avez la parole. Et vous avez aussi accès aux réseaux sociaux. Tout cela vous permet d’avoir de l’influence. Vous ne vous en rendez pas compte mais rien qu’en vous parlant, là, je vous influence.
Quelles sont les réactions que vous voulez susciter chez le lecteur de votre BD?
Je veux que le lecteur soit secoué et qu’il se dise : « Ah merde, moi aussi je raisonne comme ça. » Et qu’il soit capable de prendre du recul et fasse attention à la manière dont il pense. Aujourd’hui beaucoup de personnes répètent ce qu’ils entendent à la télé ou sur les réseaux sociaux sans réfléchir. Pourtant réfléchir permet de digérer l’information, de la décortiquer et de la désamorcer. Quand tu comprends la mécanique de pensée – catégorisation, hiérarchisation, essentialisation – tu ne régurgites plus l’information directement, au contraire tu deviens capable de désamorcer ce qui est nocif ou pas. Je veux que mon lecteur soit capable de réfléchir à ce qu’il dit et à comment il le dit.