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Danser les yeux fermés, le défi des jeunes des centres sociaux de l’Estaque et de la Solidarité pour mieux comprendre le handicap

30 novembre 2020 · par Yasmine Sellami · Citoyenneté · Éducation · Éducation aux médias · Education populaire · Social

Danser les yeux fermés. C’est le défi relevé par les jeunes des centres sociaux de l’Estaque et de la Solidarité. Pour les sensibiliser aux discriminations, Yanis, chorégraphe, leur apprend à ressentir la musique comme une personne non voyante.

« Je ne suis pas un danseur ! Je suis un emmerdeur ! » Maillot et short à l’effigie de l’Ajax Amsterdam, cheveux mi-bruns, mi-blonds décolorés et baskets aux pieds, un ado de 14 ans quitte la pièce. Il refuse de participer à l’atelier de danse organisé ce matin dans la salle polyvalente du centre social de l’Estaque. Face au grand miroir qui recouvre le mur de bout en bout, une poignée de jeunes a décidé de jouer le jeu. Les filles et les garçons qui la composent sont guidés par Yanis Boubekeur, 24 ans, chorégraphe et éducateur sportif au sein de l’association Une autre image. Casquette vissée sur la tête, boucles d’oreille, et masque sur le menton, il donne les instructions.

Quête de sens

Dès les échauffements, les premières réactions se font entendre. « J’ai des crampes, frère », lance un jeune en tenue sportive pendant qu’il s’étire. La grosse enceinte déposée sur le sol diffuse de la musique que les jeunes semblent bien connaître. « Eh mais c’est du freestyle un peu ? », se réjouit l’un des sept ados présents sur la piste. Baskets aux pieds, maillot orange fluorescent et longs cheveux bouclés, celui qui était un petit peu mou et sceptique au départ, se laisse aller au rythme de My Salsa, visiblement l’un des tubes de l’été. « À la Solidarité, le centre social où je travaille, les jeunes n’ont pas beaucoup de respect envers les filles. Ils enferment chacun dans son rôle. J’espère que le hip-hop va être un bon moyen de les rendre plus ouverts d’esprit », confie Bilel Aouni, animateur. Assis sur une chaise, il taquine les gamins de temps à autre. « Oh je t’ai vu, t’as triché là, tu vas devoir rester debout sur une jambe plus longtemps que les autres ! », lance-t-il en rigolant.

Alors que le groupe commence à se sentir à l’aise sur la piste, le chorégraphe corse les règles : « Maintenant, vous pouvez aller boire de l’eau. Au retour, vous prenez vos masques, et vous les mettez sur vos yeux. » Aujourd’hui, c’est un cours en situation de handicap. Les jeunes vont devoir se mettre dans la peau d’une personne aveugle. Le coach veut leur faire comprendre que tous les sens sont importants : « J’essaie de recréer les bruits que peut entendre une personne aveugle à l’extérieur. » Il ouvre les fenêtres pour laisser les sons entrer et s’ajouter au reste. « Vous allez vous laisser guider par ma voix, explique t-il, quel sens allons-nous solliciter ? » « Le son ! Le son ! », répond un jeune. « Le son c’est multimédia, mais ce n’est pas encore ça », ironise Yanis. « L’ouïe ! L’ouïe ! », corrige fièrement un autre jeune. Le coach détaille : « Les aveugles quand ils sont dehors, ils entendent tout : les voitures, les gens qui parlent… Concentrez-vous bien sur ma voix. » Il lance la musique : « Un, deux, trois, quatre. Salsa ! Salsa ! »

Retours d’expérience

« Wallah je vais tomber ! », lance l’un des jeunes. « Ça y est je suis dans le coma », renchérit un autre. La chorégraphie qui semblait mémorisée devient soudainement plus complexe : perte d’équilibre, problèmes de coordination avec le groupe, difficulté à entendre correctement… Les apprentis danseurs découvrent les difficultés auxquelles une personne non-voyante est confrontée au quotidien. Alors pour les surmonter, chacun y va de son astuce. Maryssa est imperturbable. « J’ai l’habitude de danser avec TikTok, alors je fais pareil ici. Je reproduis les mouvements qui sont dans ma tête », raconte-t-elle. Une autre fille, elle, compte les pas à l’aide de ses doigts qu’elle tapote contre sa jambe à chaque mouvement réalisé. Après quelques pas maladroits et des éclats de rire, la chorégraphie prend fin dans la bonne humeur générale. « On a la chance de se situer dans l’espace », conclut Yanis.

Anis, rasé sur les côtés et longs cheveux bouclés au milieu qui lui tombent sur le visage, livre son ressenti : « Déjà, les yeux ouverts, je ne sais pas danser alors sans rien y voir, c’est la catastrophe. » « On a déjà discuté du handicap à l’école. En cours d’éducation morale et civique. Je connais un peu les discriminations et les difficultés auxquelles les personnes en situation de handicap doivent faire face. Mais avec cette expérience, j’ai appris que c’était vraiment compliqué de danser les yeux fermés », ajoute Loelia, 13 ans, longs cheveux bruns détachés. Après huit ans de pratique, elle a troqué la danse classique contre des cours de boxe. Elle ne s’imagine pas pratiquer ce sport sans pouvoir voir. Elle précise : « Contre un sac peut-être, mais contre une personne, impossible, je vais me prendre plein de coups ! » Les jeunes échangent entre eux leur retours d’expérience. Les intervenants eux, espèrent que le message est bien passé. Bilel Aouni raconte : « Ils font souvent des blagues sur les personnes handicapées. J’espère que maintenant ce ne sera plus le cas. »

Fiche technique :

Thématique : Vivre ensemble, discrimination des personnes en situation de handicap.

Intervenants : Association Une autre image avec Yanis Boubekeur, chorégraphe de l’atelier hip-hop, et Art Zeco pour l’atelier Graff.

Nombre de jeunes : 13.

Durée : 4 jours.

Lieu : Centre social de la Solidarité (15e) et centre social de l’Estaque (16e).

« Virus de la citoyenneté », notre supplément spécial Jeunes des deux rives