Je me suis retrouvé avec la difficile tâche de cuisiner pour l’hommage funéraire d’un ami. Obsédé par la portée symbolique des aliments, leur couleur, leur consistance. Concentré sur cette ambiguïté étrange qu’entretient la mort avec la nourriture. J’ai tenté de me rappeler un aliment marquant d’un enterrement auquel j’ai participé autrefois. Sur le buffet, il y avait du pâté en croûte.
Je me souviens de m’être resservi de ce plat plusieurs fois, avide d’imprimer son goût dans ma mémoire. Le deuil avait commencé, la famille avait traversé un vertige collectif. On s’est retrouvé autour de la table. En mangeant je regardais autour de moi, inquiet de rencontrer les yeux de quelqu’un outré par ma gourmandise. Mais personne n’était en train de me juger. Nous mangions en silence et je me souviens de la croûte croquante, du parfum entêtant de la farce, du clair obscur dans la pièce où avait été dressée la table. J’étais clairement en train de refaire surface, je remettais de la chair sur mes os. J’étais bien vivant.
Pour mon pote, on a préparé une blanquette, un de ses plats préférés, mais comme il n’était pas là c’est nous qui avons tout mangé.